Jeudi 2 mars 2006
4
02
/03
/2006
15:21
J'ai vécu plus de vingt ans à Paris.
Et surtout, j'y ai eu vingt ans.
Et quand je dis à Paris,
je ferai mieux de dire,
entre Etienne Marcel et Saint Eustache.
Ou entre Pigalle et Montorgueil.
Pour mieux dire,
entre la rue Tiquetonne et la rue Dussoubs.
Soyons francs,
c'était surtout entre le Fitzcarraldo et
la Barraka ,
en face de
la Cocarde.
Dans ce coin-là,
où les touristes s'égarent
en sortant des Halles.
J'ai aussi eu la bonne idée
d'avoir vingt ans pendant des années dorées.
Entre la pilule et le sida.
Entre les premières fêtes de la musique
et la fin des illusions.
Les années 80...
Elles n’ont pas été les mêmes pour tout le monde.
Moi et les miens,
on n’était pas la crème.
Franchement pas ce qui se faisait de plus sérieux
à l’époque,
comme petits jeunes.
Des soiffards, des gueulards,
Jamais en retard d’une connerie
Et encore moins d’un demi.
La Barraka , on l’avait investie.
Quand le Fitzcarraldo a fermé,
On a vite compris.
Que pour avoir la paix,
fallait pas suivre le troupeau.
Ceux qui partaient pas loin,
Recréer un endroit,
Déjà mort de son bel instant.
Nous c’est juste en face,
Qu’on est allé.
Vivre autre chose.
Rue Marie Stuart,
Plus petite qu’une ruelle du Panier,
Plus noire et triste
qu’un jour
De fin novembre.
Y’avait un petit bar moche.
Minuscule et sombre
Bas de plafond
Qui sentait le moisi
Et la fumée jaunie.
Au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble
Qu’Haussman,
n’avait pas construit.
Mais qui suintait
son Balzac
par tous les murs.
Une porte cochère,
Une entrée voûtée,
pas même une cour,
Un escalier à main gauche
s’envolait vers des étages viciés.
Les Mystères de Paris
Les Rougon et Rastignac,
Y’avait tout le monde…
L’entrée du bar se trouvait à gauche de la grande porte.
Il avait toujours dû être là.
Sous une forme ou sous une autre
Un bistrot vieux
de cents ans passés.
Le patron a vite compris.
En nous voyant rappliquer,
Une vingtaine de grandes gueules assoiffées,
Tous les soirs
Du coucher du soleil à deux heures du matin.
La belle aubaine,
Alors,
Il nous a foutu la paix.
Nous étions chez nous.
Pendant trois à quatre ans
J’y ai vécu mes plus belles soirées,
Mes plus beaux coups de cœur,
Mes plus grandes cuites,
Mes meilleures engueulades.
Un jour,
On a grandi,
On a traversé la rue,
Un autre lieu s’ouvrait,
Sur une autre époque,
La Barraka est retournée à son sommeil.
Et nous,
Nous étions différents,
C’était une autre histoire.
Commentaires