Ce matin la Bête est revenue.
Pourtant, ça faisait longtemsp qu'elle s'était cassée, cette conne. (oui, ce matin, je vais dire des gros mots, parce que.Point barre).
Et puis, faut pas pousser, elle n'était pas partie, juste endormie, quoi. J'avais oublié que ça ne part jamais, ces saloperies.
Et là, au réveil, la claque.
La crise d'angoisse, la vraie, la gratinée.
Celle qui te met les tripes à l'envers, te scie les jambes et fait trembler tes bras.
Où t'en arrives à avoir du mal à marcher droit. A croire que même ton oreille interne broie du noir.
Comment expliquer aux Normaux ce qu'elle est ?
Comment parler de ce crabe invisible, gâcheur de temps qui ne se rattrape jamais ?
Pasque va expliquer, toi, que "oui, tu as tout pour être heureuse " , que, "non, ça ne suffit pas de le savoir" que, "non, tu n'y peux rien, que ce n'est pas un problème de volonté."
Une crise d'angoisse, c'est un peu comme une dent éclatée : sur le moment, t'as beau te raisonner, t'es sûr que la douleur ne partira jamais.
Quand j'avais vingt ans, la Fidèle Compagne ne me quittait guère.
A force, t'apprends à faire avec, tu fais presque copain-copain avec le monstre. tu cesses de faire chier le monde avec ça, tu fais gaffe de ne plus te foutre en l'air toutes les cinq minutes, tu évites soigneusement les urgences-psy. Tu te félicites de chaque moment, chaque jour où tu ne t'es pas fracassée, où tu as goûté quelque chose de bon, de vivant.
A l'époque, je rêvais d'avoir une Vraie maladie. Quelque chose de bien sanglant, purulent et visible. Légitime, non-discutable. Le genre de maladie qui crée la crainte et le respect appitoyé autour de toi.
Mais des vrais malades, des qui se battent pour ne pas crever trop vite, des qui ont cessé de se battre et qui sont morts, j'en ai autour de moi.
Et je me vois mal leur dire : "Z'y va, file moi ta merde. Toi, elle te fait chier et moi, elle me serait bien utile pour crever en règle."
En pleine crise, j'en arrive à envier les copains qui se sont réussis (Sales cons. Je ne vous pardonnerai jamais de ne plus être là), et même ceux qui ne demandaient rien et qui ont pris la route au mauvais moment (oui, Edouard, un jour je leur raconterai ton histoire et comment que t'étais un mec bien).
J'avais oublié la force d'une bonne crise.
Parce que bon, ma folie et moi, depuis déjà pas mal d'années, on avait passé un accord : je faisais semblant d'avoir envie de continuer et elle, de son côtè, ne venait plus me faire chier un jour sur deux.
Et puis les dépressifs-chiants, c'est comme les mauvais chanteurs : ça va un temps, après, faut se reconvertir.
Alors, je sais bien que la crise passera comme elle est venue.
Que je vais me réveiller ce soir ou demain de ce brouillard, les muscles douloureux et une fatigue physique énorme sur les épaules.
Mais en attendant, je vais en chier pendant quelques heures, voir quelques jours.
Et je ne voulais plus de ça.
J'ai plus la force de mes vingt ans.
Un copain plasticien au sourire de lutin me parle parfois de sa peur intime que l'on ne découvre un jour, qu'il n'est peut-être qu'un imposteur. Lui, parle d'Art.
Mon imposture à moi, c'est d'être vivante.
Un jour, ils vont tous se rendre compte que ce n'est pas vrai.
Que seuls les fantômes me sont familiers.
Que les Vivants, les Normaux, me font l'effet d'athlètes de haut-niveau quand je rame pour parcourir cinquante mêtres de ma vie.
J'ai pas envie que l'on me bassine avec les sempiternelles bonnes raisons de vivre, et gna gna gna, et ton enfant et ta famille et les p'tits oizeaux et tous les gens qui t'aiment et toutes ces possibilités que tu n'as pas encore explorées...
Et ben oui, banane, le propre du dépressif, le vrai, c'est que tout ça, ça suffit pas à vaincre sa peur. Si c'était le cas, ça se saurait.
Et c'est là, que les Normaux commencent à perdre les pédales.
L'anneau de Moebius, le serpent qui se mord la queue.
Par principe, par essence, l'Angoisse, la vraie, la pathologique, elle te paralyse la volonté et le désir.
Elle est rebelle à la logique et se démerde très bien pour retourner tous les raisonnements constructifs.
Alors, je vais attendre que ça passe.
Essayer de contrôler ma tête et mon ventre.
Me répéter que tout ce noir n'est qu'un symptome, une construction de ma psychée, que ça partira comme c'est venu.
Mais, merde, qu'il va être long ce week-end.
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